Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le voyage de Paris à Saint-Cloud vont se récrier; heureusement je trouve dans un écrivain suisse la confirmation de ce que j'ai vu moi-même[207] pendant quatre mois.

[207] Principes philosophiques du colonel Weiss, septième édition, tome II, page 245.

«Un bon paysan se plaignait de quelques dégâts faits dans son verger; je lui demandai pourquoi il n'avait pas de chien: «Mes filles ne se marieraient jamais.» Je ne comprenais pas sa réponse; il me conte qu'il avait eu un chien si méchant, qu'il n'y avait plus de garçons qui osassent escalader ses fenêtres.

«Un autre paysan, maire de son village, pour me faire l'éloge de sa femme, me disait que, du temps qu'elle était fille, il n'y en avait point qui eût plus de kilter ou veilleurs (qui eût plus de jeunes gens qui allassent passer la nuit avec elle).

«Un colonel généralement estimé fut obligé, dans une course de montagnes, de passer la nuit au fond d'une des vallées les plus solitaires et les plus pittoresques du pays. Il logea chez le premier magistrat de la vallée, homme riche et accrédité. L'étranger remarqua en entrant une jeune fille de seize ans, modèle de grâce, de fraîcheur et de simplicité: c'était la fille du maître de la maison. Il y avait ce soir-là bal champêtre: l'étranger fit la cour à la jeune fille, qui était réellement d'une beauté frappante. Enfin, se faisant courage, il osa lui demander s'il ne pourrait pas veiller avec elle. «Non, répondit la jeune fille, je couche avec ma cousine; mais je viendrai moi-même chez vous.» Qu'on juge du trouble que causa cette réponse. On soupe, l'étranger se lève, la jeune fille prend le flambeau et le suit dans sa chambre; il croit toucher au bonheur. «Non, lui dit-elle avec candeur; il faut d'abord que je demande permission à maman.» La foudre l'eût moins atterré. Elle sort; il reprend courage et se glisse autour du salon de bois de ces bonnes gens; il entend la fille, qui, d'un ton caressant, priait sa mère de lui accorder la permission qu'elle désirait; elle l'obtient enfin. «N'est-ce pas, vieux, dit la mère à son mari, qui était déjà au lit, tu consens que Trineli passe la nuit avec M. le colonel?—De bon cœur, répond le père; je crois qu'à un tel homme je prêterais encore ma femme.—Eh bien! va, dit la mère à Trineli; mais sois brave fille, et n'ôte pas ta jupe…» Au point du jour, Trineli, respectée par l'étranger, se leva vierge; elle arrangea les coussins du lit, prépara du café et de la crème pour son veilleur, et, après que, assise sur le lit, elle eut déjeuné avec lui, elle coupe un petit morceau de son broustpletz (pièce de velours qui couvre le sein). «Tiens, lui dit-elle, conserve ce souvenir d'une nuit heureuse; je ne l'oublierai jamais. Pourquoi es-tu colonel?» Et, lui ayant donné un dernier baiser, elle s'enfuit: il ne put plus la revoir[208].» Voilà l'excès exposé à nos mœurs françaises et que je suis loin d'approuver.

[208] Je suis heureux de pouvoir dire avec les paroles d'un autre des faits extraordinaires que j'ai eu l'occasion d'observer. Certainement sans M. de Weiss je n'eusse pas rapporté ce trait de mœurs. J'en ai omis d'aussi caractéristiques à Valence et à Vienne.

Je voudrais, si j'étais législateur, qu'on prît en France, comme en Allemagne, l'usage des soirées dansantes. Trois fois par semaine, les jeunes filles iraient avec leurs mères à un bal commencé à sept heures, finissant à minuit, et exigeant pour tous frais un violon et des verres d'eau. Dans une pièce voisine, les mères, peut-être un peu jalouses de l'heureuse éducation de leurs filles, joueraient au boston; dans une troisième, les pères trouveraient les journaux et parleraient politique. Entre minuit et une heure, toutes les familles se réuniraient et regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient à connaître les jeunes hommes; la fatuité et l'indiscrétion qui la suit leur deviendraient bien vite odieuses; enfin, elles se choisiraient un mari. Quelques jeunes filles auraient des amours malheureuses, mais le nombre des maris trompés et des mauvais ménages diminuerait dans une immense proportion. Alors il serait moins absurde de chercher à punir l'infidélité par la honte, la loi dirait aux jeunes femmes: «Vous avez choisi votre mari; soyez-lui fidèle.» Alors j'admettrais la poursuite et la punition par les tribunaux de ce que les Anglais appellent criminal conversation. Les tribunaux pourraient imposer, au profit des prisons et des hôpitaux, une amende égale aux deux tiers de la fortune du séducteur et une prison de quelques années.

Une femme pourrait être poursuivie pour adultère devant un jury. Le jury devrait d'abord déclarer que la conduite du mari a été irréprochable.

La femme convaincue pourrait être condamnée à la prison pour la vie. Si le mari avait été absent plus de deux ans, la femme ne pourrait être condamnée qu'à une prison de quelques années. Les mœurs publiques se modèleraient bientôt sur ces lois et les perfectionneraient[209].

[209] L'Examiner, journal anglais, en rendant compte du procès de la reine (no 662. du 3 septembre 1820), ajoute: