Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait à Munich la vraie manière d'être heureux par la volupté, même sans l'amour-passion. «Je vois qu'une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire.» Bien loin de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment d'embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur. Chez cet aimable jeune homme, l'amour goût était tout à fait exempt de la vanité qui corrode; c'était une nuance affaiblie, mais pure et sans mélange, de l'amour véritable; et il respectait toutes les femmes comme des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février 1820).

Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire une âme, l'on ne se donne pas un rôle supérieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de la Chevrette, auprès de Mme d'Houdetot; à Venise, en écoutant la musique des Scuole; et à Turin aux pieds de Mme Bazile. Mais aussi il n'eut jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de Mme de Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.

Le rôle des Saint Preux est plus doux et remplit tous les moments de l'existence; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du monde à la dernière place, tandis que don Juan se voit une réputation superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.

Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux, c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense comme un général au succès de ses manœuvres[213], et, en un mot, tue l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.

[213] Comparez Lovelace à Tom Jones.

Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l'est pour le moins autant à mes yeux, mais que, grâce à la méchanceté de la providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas scélérats[214].

[214] Voir la Vie privée du duc de Richelieu, 9 volumes in-8o. Pourquoi, au moment où un assassin tue un homme, ne tombe-t-il pas mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies? et, s'il y a des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la colique? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un ans, et Louis XV cinquante-neuf? Pourquoi la durée de la vie n'est-elle pas en proportion exacte avec le degré de vertu de chaque homme? Et autres questions infâmes, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a assurément aucun mérite à poser, mais auxquelles il y aurait quelque mérite à répondre autrement que par des injures et du cant.

Pour être heureux dans le crime, il faudrait exactement n'avoir pas de remords. Je ne sais si un tel être peut exister[215]; je ne l'ai jamais rencontré, et je parierais que l'aventure de Mme Michelin troublait les nuits du duc de Richelieu.

[215] Voir Néron après le meurtre de sa mère, dans Suétone; et cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas environné?

Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie, ou pouvoir mettre à mort le genre humain[216].