La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en amour-propre, et qui dans la vie réelle n'était rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres[220], dit (267): «Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on inspire.»

[220] Voir les Mémoires de Retz, et le mauvais moment qu'il fit passer au coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.

Le bonheur de don Juan n'est que de la vanité basée, il est vrai, sur des circonstances amenées par beaucoup d'esprit et d'activité; mais il doit sentir que le moindre général qui gagne une bataille, que le moindre préfet qui contient un département, a une jouissance plus remarquable que la sienne; tandis que le bonheur du duc de Nemours quand Mme de Clèves lui dit qu'elle l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur de Napoléon à Marengo.

L'amour à la don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la chasse. C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets divers et mettant sans cesse en doute votre talent.

L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un écolier qui fait une tragédie et mille fois mieux; c'est un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l'intérêt le plus passionné[221]. Un amant voit la femme qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre, et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre, chaque rocher lui parle d'elle d'une manière différente et lui en apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle magique, don Juan a besoin que les objets extérieurs, qui n'ont de prix pour lui que par leur degré d'utilité, lui soient rendus piquants par quelque intrigue nouvelle.

[221] Vol. 1819. Les Chèvrefeuilles à la descente.

L'amour à la Werther a de singuliers plaisirs; après un an ou deux, quand l'amant n'a plus, pour ainsi dire, qu'une âme avec ce qu'il aime, et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu'il fasse ou qu'il voie, il se demande: «Que dirait-elle si elle était avec moi? que lui dirais-je de cette vue de Casa-Lecchio?» Il lui parle, il écoute ses réponses, il rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues d'elle et sous le poids de sa colère, il se surprend à se faire cette réflexion: «Léonore était fort gaie ce soir.» Il se réveille: «Mais, mon Dieu! se dit-il en soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi!»

«—Mais vous m'impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette remarque: vous opposez sans cesse l'homme passionné au don Juan, ce n'est pas là la question. Vous auriez raison si l'on pouvait à volonté se donner une passion. Mais dans l'indifférence, que faire?»—L'amour-goût, sans horreurs. Les horreurs viennent toujours d'une petite âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite.

Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la peine à convenir de la vérité de cet état de l'âme dont je parlais tout à l'heure. Outre qu'ils ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L'erreur de leur vie est de croire conquérir en quinze jours ce qu'un amant transi obtient à peine en six mois. Ils se fondent sur des expériences faites aux dépens de ces pauvres diables qui n'ont ni l'âme qu'il faut pour plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme tendre, ni l'esprit nécessaire pour le rôle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce qu'ils obtiennent, fût-il même accordé par la même femme, n'est pas la même chose.

L'homme prudent sans cesse se méfie.