Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.

«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»—Je le crois bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.

Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens du bordeaux ne fait que dire avec plus ou moins d'éloquence: «J'aime mieux le Champagne.»

Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent après le genre de bonheur qui est le mieux adapté à leurs organes[223] et à leurs habitudes. Ce qui gâte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent de ce côté par manque de courage.

[223] Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent: «L'injustice, dans les relations de la vie sociale, produit sécheresse, défiance et malheur.»

Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'étudier soi-même, a son beau idéal, et il me semble qu'il y a toujours un peu de ridicule à vouloir convertir son voisin.

CHAPITRE LX
Des fiasco (inédit).

«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,» dit Mme de Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre Champmeslé.

Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.

«Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes, de quoy nostre monde se void si entraué, qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'appréhension et de la crainte; car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient le gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remède à cette resuerie par vne autre resuerie. C'est que, aduouant luy mesme, et preschant, auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins…