Or, les élégies de Parny ou la lettre d'Héloïse à Abeilard, de Colardeau, sont des peintures bien imparfaites et bien vagues si on les compare à quelques lettres de la Nouvelle-Héloïse, à celles d'une Religieuse portugaise, de Mlle de Lespinasse, de la Sophie de Mirabeau, de Werther, etc., etc.

La poésie, avec ses comparaisons obligées, sa mythologie que ne croit pas le poète, sa dignité de style à la Louis XIV, et tout l'attirail de ses ornements appelés poétiques, est bien au-dessous de la prose dès qu'il s'agit de donner une idée claire et précise des mouvements du cœur; or, dans ce genre, on n'émeut que par la clarté.

Tibulle, Ovide et Properce furent de meilleur goût que nos poètes; ils ont peint l'amour tel qu'il put exister chez les fiers citoyens de Rome; encore vécurent-ils sous Auguste, qui, après avoir fermé le temple de Janus, cherchait à ravaler les citoyens à l'état de sujets loyaux d'une monarchie.

Les maîtresses de ces trois grands poètes furent des femmes coquettes, infidèles et vénales; ils ne cherchèrent auprès d'elles que des plaisirs physiques, et je croirais qu'ils n'eurent jamais l'idée des sentiments sublimes[231] qui, treize siècles plus tard, firent palpiter le sein de la tendre Héloïse.

[231] Tout ce qu'il y a de beau au monde était devenu partie de la beauté de la femme que vous aimez, vous vous trouvez disposé à faire tout ce qu'il y a de beau au monde.

J'emprunte le passage suivant à un littérateur distingué et qui connaît beaucoup mieux que moi les poètes latins:

«Le brillant génie d'Ovide[232], l'imagination de Properce, l'âme sensible de Tibulle, leur inspirèrent sans doute des vers de nuances différentes, mais ils aimèrent de la même manière des femmes à peu près de la même espèce. Ils désirent, ils triomphent, ils ont des rivaux heureux, ils sont jaloux ils se brouillent et se raccommodent; ils sont infidèles à leur tour, on leur pardonne et ils retrouvent un bonheur qui bientôt est troublé par le retour des mêmes chances.

[232] Guinguené, Histoire littéraire de l'Italie, vol. II, page 490.

«Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari; quels signes ils doivent se faire devant lui et devant le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près; bientôt des querelles, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé: il maudit ses tablettes, qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux: il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.

«Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après, Corinne est aussi infidèle; il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre; elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien, et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir! Quels indices les ont trahis? Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle le lui refuse, il menace de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux; cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée, mais il saura bien la tromper; par malheur il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques, que la seule grâce qu'Ovide lui demande, c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est. Telles furent les mœurs d'Ovide et de sa maîtresse, tel est le caractère de leurs amours.