Forlì, 17 mars. Henri.
L'imagination n'était pas éteinte; elle était seulement fourvoyée, et, par répugnance, cessait bien vite de se figurer la grossièreté de ces plats amants.
CXXI
Rêverie métaphysique.
Belgirate, 26 octobre 1816.
Pour peu qu'une véritable passion rencontre de contrariétés, elle produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur; cette idée peut n'être pas vraie pour une âme tendre, mais elle est d'une évidence parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de curiosité et d'amour-propre.
Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina Fulvia, en nous promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella, à l'orient, près du grand pin. Elle me répondit: «Le malheur produit une beaucoup plus forte impression sur l'existence humaine que le plaisir.
«La première vertu de tout ce qui prétend à nous donner du plaisir, c'est de frapper fort.
«Ne pourrait-on pas dire que, la vie elle-même n'étant faite que de sensations, le goût universel de tous les êtres qui ont vie est d'être avertis qu'ils vivent par les sensations les plus fortes possibles? Les gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteur de leurs mouvements. Le dolce farniente des Italiens, c'est le plaisir de jouir des émotions de son âme, mollement étendu sur un divan, plaisir impossible si l'on court toute la journée à cheval ou dans un droski, comme l'Anglais ou le Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur un divan. Il n'y a rien à regarder dans leurs âmes.
«L'amour donne les sensations les plus fortes possibles; la preuve en est que, dans ces moments d'inflammation, comme diraient les physiologistes, le cœur forme ces alliances de sensations qui semblent si absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres. Luizina, l'autre jour, s'est laissé tomber dans le lac, comme vous savez; c'est qu'elle suivait des yeux une feuille de laurier détachée de quelque arbre de l'Isola-Madre (îles Borromées). La pauvre femme m'a avoué qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de laurier dans le lac, et lui disait: «Vos cruautés et les calomnies de votre amie m'empêchent de profiter de la vie et d'acquérir quelque gloire.»
«Une âme qui, par l'effet de quelque grande passion, ambition, jeu, amour, jalousie, guerre, etc., a connu les moments d'angoisse et d'extrême malheur, par une bizarrerie bien incompréhensible, méprise le bonheur d'une vie tranquille et où tout semble fait à souhait: un joli château dans une position pittoresque, beaucoup d'aisance, une bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantité, ce n'est là qu'une faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le général C… et cependant vous savez qu'il a dit être tenté d'aller à Naples prendre le commandement d'une guérilla. Une âme faite pour les passions sent d'abord que cette vie heureuse l'ennuie, et peut-être aussi qu'elle ne lui donne que des idées communes. «Je voudrais, vous disait C…, n'avoir jamais connu la fièvre des grandes passions, et pouvoir me payer de l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d'horreur, je suis forcé de répondre avec grâce.» Moi, philosophe, j'ajoute: «Voulez-vous une millième preuve que nous ne sommes pas faits par un être bon? c'est que le plaisir ne produit pas peut-être la moitié autant d'impression sur notre être que la douleur[235]…» La contessina m'a interrompu: «Il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chères par l'émotion qu'elles excitent; s'il y a un grain de générosité dans l'âme, ce plaisir se centuple. L'homme condamné à mort en 1815, et sauvé par hasard (M. de Lavalette par exemple), s'il marchait au supplice avec courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois; le lâche qui mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté dans le lac, Rob Roy, III, 120), s'il est aussi sauvé par le hasard, ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir de cet instant qu'à cause de la circonstance qu'il a été sauvé, et non pour les trésors de générosité qu'il a découverts en lui-même, et qui ôtent à l'avenir toutes ses craintes.»