Chez l'homme qui, pour se délivrer de la vie, a pris du poison, l'être moral est mort; étonné de ce qu'il a fait et de ce qu'il va éprouver, il n'a plus d'attention pour rien: quelques rares exceptions.

CLXI

Un vieux capitaine de vaisseau, oncle de l'auteur, auquel je fais hommage du présent manuscrit, ne trouve rien de si ridicule que l'importance donnée pendant six cents pages à une chose aussi frivole que l'amour. Cette chose si frivole est cependant la seule arme avec laquelle on puisse frapper les âmes fortes.

Qu'est-ce qui a empêché, en 1814, M. de M… d'immoler Napoléon dans la forêt de Fontainebleau? Le regard méprisant d'une jolie femme qui entrait aux Bains-Chinois[242]. Quelle différence dans les destinées du monde si Napoléon et son fils eussent été tués en 1814!

[242] Mémoires, page 88, édition de Londres.

CLXII

Je transcris les lignes suivantes d'une lettre française que je reçois de Znaïm, en observant qu'il n'y a pas dans toute la province un homme en état de comprendre la femme d'esprit qui m'écrit:

«… L'accident fait beaucoup en amour. Lorsque je n'ai pas lu de l'anglais depuis un an, le premier roman qui me tombe sous la main me semble délicieux. L'habitude d'aimer une âme prosaïque, c'est-à-dire lente et timide pour tout ce qui est délicat, et ne sentant avec passion que les intérêts grossiers de la vie: l'amour des écus, l'orgueil d'avoir de beaux chevaux, les désirs physiques, etc., etc., peut facilement faire paraître offensantes les actions d'un génie impétueux, ardent, à imagination impatiente, ne sentant que l'amour, oubliant tout le reste, et qui agit sans cesse, et avec impétuosité, là où l'autre se laissait guider, et n'agissait jamais par lui-même. L'étonnement qu'il donne pour offenser ce que nous appelions, l'année dernière, à Zithau, l'orgueil féminin: est-ce français, ça? Avec le second on a de l'étonnement, sentiment que l'on ignorait auprès du premier (et, comme ce premier est mort à l'armée, à l'improviste, il est resté synonyme de perfection), et sentiment qu'une âme pleine de hauteur et privée de cette aisance qui est le fruit d'un certain nombre d'intrigues peut confondre facilement avec ce qui est offensant.»

CLXIII

«Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme, prince de Blaye, et il devint amoureux de la princesse de Tripoli sans la voir, pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire d'elle aux pèlerins qui venaient d'Antioche, et fit pour elle beaucoup de belles chansons, avec de bons airs et de chétives paroles; et, par volonté de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle. Et advint qu'en le navire le prit une très grande maladie, de telle sorte que ceux qui étaient avec lui crurent qu'il fût mort, mais tant firent qu'ils le conduisirent à Tripoli, dans une hôtellerie, comme un homme mort. On le fit savoir à la comtesse, et elle vint à son lit et le prit entre ses bras. Il sut qu'elle était la comtesse; il recouvra le voir, l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu'il lui eût soutenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et ainsi il mourut dans les bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la maison du Temple, à Tripoli. Et puis en ce même jour elle se fit religieuse pour la douleur qu'elle eut de lui et de sa mort[243]