Au sortir de la mine d'Hallein, mon nouvel ami, le jeune officier, dont les confidences involontaires m'amusaient beaucoup plus que tous les détails de l'exploitation du sel, apprit de moi que Mme Gherardi s'appelait Ghita, et que l'usage, en Italie, était de l'appeler devant elle la Ghita. Le pauvre garçon, tout tremblant, hasarda de l'appeler, en lui parlant, la Ghita, et Mme Gherardi, amusée de l'air timidement passionné du jeune homme et de la mine profondément irritée d'une autre personne, invita l'officier à déjeuner pour le lendemain, avant notre départ pour l'Italie. Dès qu'il se fut éloigné:—«Ah çà! expliquez-moi, ma chère amie, dit le personnage irrité, pourquoi vous nous donnez la compagnie de ce blondin fade et aux yeux hébétés?
—Parce que, monsieur, après dix jours de voyage, passant toute la journée avec moi, vous me voyez tous telle que je suis, et ces yeux fort tendres et que vous appelez hébétés me voient parfaite. N'est-ce pas, Filippo, ajouta-t-elle en me regardant, ces yeux-là me couvrent d'une cristallisation brillante; je suis pour eux la perfection; et, ce qu'il y a d'admirable, c'est que quoi que je fasse, quelque sottise qu'il m'arrive de dire, aux yeux de ce bel Allemand, je ne sortirai jamais de la perfection: cela est commode. Par exemple, vous, Annibalino (l'amant que nous trouvions un peu sot s'appelait le colonel Annibal), je parie que, dans ce moment, vous ne me trouvez pas exactement parfaite? Vous pensez que je fais mal d'admettre ce jeune homme dans ma société. Savez-vous ce qui vous arrive, mon cher? Vous ne cristallisez plus pour moi.»
Le mot cristallisation devint à la mode parmi nous, et il avait tellement frappé l'imagination de la belle Ghita, qu'elle l'adopta pour tout.
De retour à Bologne, on ne racontait guère d'anecdotes d'amour dans sa loge qu'elle ne m'adressât la parole. «Ce trait-ci confirme ou détruit telle de nos théories,» me disait-elle. Les actes de folie répétés par lesquels un amant aperçoit toutes les perfections dans la femme qu'il commence à aimer s'appelèrent toujours cristallisation entre nous. Ce mot nous rappelait le plus aimable voyage. De ma vie je ne sentis si bien la beauté touchante et solitaire des rives du lac de Garde, nous passâmes dans des barques des soirées délicieuses, malgré la chaleur étouffante. Nous trouvâmes de ces instants qu'on n'oublie plus: ce fut un des moments brillants de notre jeunesse.
Un soir, quelqu'un vint nous donner la nouvelle que la princesse Lanfranchi et la belle Florenza se disputaient le cœur du jeune peintre Oldofredi. La pauvre princesse semblait en être réellement éprise, et le jeune artiste milanais ne paraissait occupé que des charmes de Florenza. On se demandait: «Oldofredi est-il amoureux?» Mais je supplie le lecteur de croire que je ne prétends pas justifier ce genre de conversation, dans lequel on a l'impertinence de ne pas se conformer aux règles imposées par les convenances françaises. Je ne sais pourquoi ce soir-là notre amour-propre s'obstina à deviner si le peintre milanais était amoureux de la belle Florenza.
On se perdit dans la discussion d'un grand nombre de petits faits. Quand nous fûmes las de fixer notre attention sur des nuances presque imperceptibles, et qui, au fond, n'étaient guère concluantes, Mme Gherardi se mit à nous raconter le petit roman qui, suivant elle, se passait dans le cœur d'Oldofredi. Dès le commencement de son récit, elle eut le malheur de se servir du mot cristallisation; le colonel Annibal, qui avait toujours sur le cœur la jolie figure de l'officier bavarois, fit semblant de ne pas comprendre, et nous redemanda pour la centième fois ce que nous entendions par le mot cristallisation. «C'est ce que je ne sens pas pour vous, lui répondit vivement Mme Gherardi.» Après quoi, l'abandonnant dans son coin, avec son humeur noire, et nous adressant la parole: «Je crois, dit-elle, qu'un homme commence à aimer quand je le vois triste.» Nous nous récriâmes aussitôt: «Comment, l'amour, ce sentiment délicieux qui commence si bien…—Et qui quelquefois finit si mal, par de l'humeur, par des querelles, dit Mme Gherardi en riant et regardant Annibal. Je comprends votre objection. Vous autres, hommes grossiers, vous ne voyez qu'une chose dans la naissance de l'amour: on aime ou l'on n'aime pas. C'est ainsi que le vulgaire s'imagine que le chant de tous les rossignols se ressemble; mais nous, qui prenons plaisir à l'entendre, savons qu'il y a pourtant dix nuances différentes de rossignol à rossignol.—Il me semble pourtant, madame, dit quelqu'un, qu'on aime ou qu'on n'aime pas.—Pas du tout, monsieur; c'est tout comme si vous disiez qu'un homme qui part de Bologne pour aller à Rome est déjà arrivé aux portes de Rome quand, du haut de l'Apennin, il voit encore notre tour Garisenda. Il y a loin de l'une de ces deux villes à l'autre, et l'on peut être au quart du chemin, à la moitié, aux trois quarts, sans pour cela être arrivé à Rome, et cependant l'on n'est plus à Bologne.—Dans cette belle comparaison, dis-je, Bologne représente apparemment l'indifférence et Rome l'amour parfait.—Quand nous sommes à Bologne, reprit Mme Gherardi, nous sommes tout à fait indifférents, nous ne songeons pas à admirer d'une manière particulière la femme dont un jour peut-être nous serons amoureux à la folie; notre imagination songe bien moins encore à nous exagérer son mérite. En un mot, comme nous disions à Hallein, la cristallisation n'a pas encore commencé.»
A ces mots, Annibal se leva furieux, et sortit de la loge en nous disant: «Je reviendrai quand vous parlerez italien.» Aussitôt la conversation se fit en français, et tout le monde se prit à rire, même Mme Gherardi. «Eh bien! voilà l'amour parti, dit-elle, et l'on rit encore. On sort de Bologne, on monte l'Apennin, l'on prend la route de Rome…—Mais, madame, dit quelqu'un, nous voilà bien loin du peintre Oldofredi,» ce qui lui donna un petit mouvement d'impatience qui, probablement, fit tout à fait oublier Annibal et sa brusque sortie.—«Voulez-vous savoir, nous dit-elle, ce qui se passe quand on quitte Bologne? D'abord je crois ce départ complètement involontaire: c'est un mouvement instinctif. Je ne dis pas qu'il ne soit accompagné de beaucoup de plaisir. L'on admire, puis on se dit: «Quel plaisir d'être aimé de cette femme charmante!» Enfin paraît l'espérance; après l'espérance (souvent conçue bien légèrement, car l'on ne doute de rien, pour peu que l'on ait de chaleur dans le sang), après l'espérance, dis-je, on s'exagère avec délices la beauté et les mérites de la femme dont on espère être aimé.»
Pendant que Mme Gherardi parlait, je pris une carte à jouer, sur le revers de laquelle j'écrivis Rome d'un côté et Bologne de l'autre, et, entre Bologne et Rome, les quatre gîtes que Mme Gherardi venait d'indiquer.
1. L'admiration.
2. L'on arrive à ce second point de la route quand on se dit: «Quel plaisir d'être aimé de cette femme charmante!»