CHAPITRE IX
Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je veux imposer silence à mon cœur, qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité.
CHAPITRE X
Pour preuve de la cristallisation, je me contenterai de rappeler l'anecdote suivante[31].
[31] Empoli, juin 1819.
Une jeune personne entend dire qu'Édouard, son parent, qui va revenir de l'armée, est un jeune homme de la plus grande distinction; on lui assure qu'elle en est aimée sur sa réputation; mais il voudra probablement la voir avant de se déclarer et de la demander à ses parents. Elle aperçoit un jeune étranger à l'église, elle l'entend appeler Édouard, elle ne pense plus qu'à lui, elle l'aime. Huit jours après, arrive le véritable Édouard; ce n'est pas celui de l'église, elle pâlit, et sera pour toujours malheureuse si on la force à l'épouser.
Voilà ce que les pauvres d'esprit appellent une des déraisons de l'amour.
Un homme généreux comble une jeune fille malheureuse des bienfaits les plus délicats; on ne peut pas avoir plus de vertus, et l'amour allait naître, mais il porte un chapeau mal retapé, et elle le voit monter à cheval d'une manière gauche; la jeune fille s'avoue en soupirant qu'elle ne peut répondre aux empressements qu'il lui témoigne.
Un homme fait la cour à la femme du monde la plus honnête, elle apprend que ce monsieur a eu des malheurs physiques et ridicules: il lui devient insupportable. Cependant elle n'avait nul dessein de se jamais donner à lui, et ces malheurs secrets ne nuisent en rien à son esprit et à son amabilité. C'est tout simplement que la cristallisation est rendue impossible.
Pour qu'un être humain puisse s'occuper avec délices à diviniser un objet aimable, qu'il soit pris dans la forêt des Ardennes ou au bal de Coulon, il faut d'abord qu'il lui semble parfait, non pas sous tous les rapports possibles, mais sous tous les rapports qu'il voit actuellement; il ne lui semblera parfait à tous égards qu'après plusieurs jours de la seconde cristallisation. C'est tout simple, il suffit alors d'avoir l'idée d'une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.