Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria.
Dante, Inf., cant. V.
La rêverie de l'amour ne peut se noter. Je remarque que je puis relire un bon roman tous les trois ans avec le même plaisir. Il me donne des sentiments conformes au genre de goût tendre qui me domine dans le moment, ou me procure de la variété dans mes idées, si je ne sens rien. Je puis aussi écouter avec plaisir la même musique, mais il ne faut pas que la mémoire cherche à se mettre dans la partie. C'est l'imagination uniquement qui doit être affectée; si un opéra fait plus de plaisir à la vingtième représentation, c'est que l'on comprend mieux la musique, ou qu'il rappelle la sensation du premier jour.
Quant aux nouvelles vues qu'un roman suggère pour la connaissance du cœur humain, je me rappelle fort bien les anciennes; j'aime même à les trouver notées en marge. Mais ce genre de plaisir s'applique aux romans, comme m'avançant dans la connaissance de l'homme, et nullement à la rêverie, qui est le vrai plaisir du roman. Cette rêverie est innotable. La noter, c'est la tuer pour le présent, car l'on tombe dans l'analyse philosophique du plaisir, c'est la tuer encore plus sûrement pour l'avenir, car rien ne paralyse l'imagination comme l'appel à la mémoire. Si je trouve en marge une note peignant ma sensation en lisant Old Mortality à Florence, il y a trois ans, à l'instant je suis plongé dans l'histoire de ma vie, dans l'estime du degré de bonheur aux deux époques, dans la plus haute philosophie, en un mot, et adieu pour longtemps le laisser-aller des sensations tendres.
Tout grand poète ayant une vive imagination est timide, c'est-à-dire qu'il craint les hommes pour les interruptions et les troubles qu'ils peuvent apporter à ses délicieuses rêveries. C'est pour son attention qu'il tremble. Les hommes, avec leurs intérêts grossiers, viennent le tirer des jardins d'Armide pour le pousser dans un bourbier fétide, et ils ne peuvent guère le rendre attentif à eux qu'en l'irritant. C'est par l'habitude de nourrir son âme de rêveries touchantes, et par son horreur pour le vulgaire, qu'un grand artiste est si près de l'amour.
Plus un homme est grand artiste, plus il doit désirer les titres et décorations comme rempart.
CHAPITRE XV
On rencontre, au milieu de la passion la plus violente et la plus contrariée, des moments où l'on croit tout à coup ne plus aimer; c'est comme une source d'eau douce au milieu de la mer. On n'a presque plus de plaisir à songer à sa maîtresse, et, quoique accablé de ses rigueurs, l'on se trouve encore plus malheureux de ne plus prendre intérêt à rien dans la vie. Le néant le plus triste et le plus découragé succède à une manière d'être, agitée sans doute, mais qui présentait toute la nature sous un aspect neuf, passionné, intéressant.
C'est que la dernière visite que vous avez faite à ce que vous aimez vous a mis dans une position sur laquelle une autre fois votre imagination a moissonné tout ce qu'elle peut donner de sensations: par exemple, après une période de froideur, elle vous traite moins mal, et vous laisse concevoir exactement le même degré d'espérance, et par les mêmes signes extérieurs qu'à une autre époque; tout cela peut-être sans qu'elle s'en doute. L'imagination trouvant en son chemin la mémoire et ses tristes avis, la cristallisation[43] cesse à l'instant.