—4 mars, huit jours après.

Je n'ose ni effacer ni approuver l'observation précédente. Il est sûr que, quand je l'écrivais, je la lisais dans mon cœur. Si je la mets en doute aujourd'hui, c'est peut être que j'ai perdu le souvenir de ce que je voyais alors.

L'habitude de la musique et de sa rêverie prédispose à l'amour. Un air tendre et triste, pourvu qu'il ne soit pas trop dramatique, que l'imagination ne soit pas forcée de songer à l'action, excitant purement à la rêverie de l'amour, est délicieux pour les âmes tendres et malheureuses: par exemple, le trait prolongé de clarinette, au commencement du quartetto de Bianca e Faliero, et le récit de la Camporesi vers le milieu du quartetto.

L'amant qui est bien avec ce qu'il aime jouit avec transport du fameux duetto d'Armida e Rinaldo de Rossini, qui peint si juste les petits doutes de l'amour heureux et les moments de délices qui suivent les raccommodements. Le morceau instrumental qui est au milieu du duetto au moment où Rinaldo veut fuir, et qui représente d'une manière si étonnante le combat des passions, lui semble avoir une influence physique sur son cœur et le toucher réellement. Je n'ose dire ce que je sens à cet égard; je passerais pour fou auprès des gens du Nord.

CHAPITRE XVII
La beauté détrônée par l'amour.

Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse (je supplie qu'on me permette une évaluation mathématique), c'est-à-dire dont les traits promettent trois unités de bonheur, au lieu de deux (je suppose que la beauté parfaite donne une quantité de bonheur exprimée par le nombre quatre).

Est-il étonnant qu'il leur préfère les traits de sa maîtresse, qui lui promettent cent unités de bonheur? Même les petits défauts de sa figure, une marque de petite vérole, par exemple, donnent de l'attendrissement à l'homme qui aime, et le jettent dans une rêverie profonde lorsqu'il les aperçoit chez une autre femme; que sera-ce chez sa maîtresse? C'est qu'il a éprouvé mille sentiments en présence de cette marque de petite vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux, sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu'ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable vivacité à la vue de ce signe, même aperçu sur la figure d'une autre femme.

Si l'on parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c'est que dans ce cas la laideur est beauté[46]. Un homme aimait à la passion une femme très maigre et marquée de petite vérole: la mort la lui ravit. Trois ans après, à Rome, admis dans la familiarité de deux femmes, l'une plus belle que le jour, l'autre maigre, marquée de petite vérole, et par là, si vous voulez, assez laide: je le vois aimer la laide au bout de huit jours qu'il emploie à effacer sa laideur par ses souvenirs; et, par une coquetterie bien pardonnable, la moins jolie ne manqua pas de l'aider en lui fouettant un peu le sang, chose utile à cette opération[47]. Un homme rencontre une femme et est choqué de sa laideur; bientôt, si elle n'a pas de prétentions, sa physionomie lui fait oublier les défauts de ses traits: il la trouve aimable et conçoit qu'on puisse l'aimer; huit jours après, il a des espérances; huit jours après, on les lui retire; huit jours après, il est fou.

[46] La beauté n'est que la promesse du bonheur. Le bonheur d'un Grec était différent du bonheur d'un Français de 1822. Voyez les yeux de la Vénus de Médicis et comparez-les aux yeux de la Madeleine de Pordenone (chez M. de Sommariva).

[47] Si l'on est sûr de l'amour d'une femme, on examine si elle est plus ou moins belle; si l'on doute de son cœur, on n'a pas le temps de songer à sa figure.