[52] Soit pour leur poli, soit pour leur grandeur, soit pour leur forme; c'est ainsi, ou par la liaison de sentiments (voir plus haut les marques de petite vérole) qu'une femme qui aime s'accoutume aux défauts de son amant. La princesse russe C. s'est bien accoutumée à un homme qui, en définitif, n'a pas de nez. L'image du courage et du pistolet armé pour se tuer de désespoir de ce malheur, et la pitié pour la profonde infortune, aidées par l'idée qu'il guérira et qu'il commence à guérir, ont opéré ce miracle. Il faut que le pauvre blessé n'ait pas l'air de penser à son malheur.

Berlin, 1807.

La présence de tous les soirs d'une jolie danseuse donne de l'attention forcée aux âmes blasées ou privées d'imagination qui garnissent le balcon de l'Opéra. Par ses mouvements gracieux, hardis et singuliers, elle réveille l'amour physique et leur procure peut-être la seule cristallisation qui soit encore possible. C'est ainsi qu'un laideron qui n'eût pas été honoré d'un regard dans la rue, surtout de la part des gens usés, s'il paraît souvent sur la scène, trouve à se faire entretenir fort cher. Geoffroy disait que le théâtre est le piédestal des femmes. Plus une danseuse est célèbre et usée, plus elle vaut; de là le proverbe des coulisses: «Telle trouve à se vendre qui n'eût pas trouvé à se donner.» Ces filles volent une partie de leurs passions à leurs amants, et sont très susceptibles d'amour par pique.

Comment faire pour ne pas lier des sentiments généreux ou aimables à la physionomie d'une actrice dont les traits n'ont rien de choquant, que tous les soirs l'on regarde pendant deux heures exprimant les sentiments les plus nobles, et que l'on ne connaît pas autrement? Quand enfin l'on parvient à être admis chez elle, ses traits vous rappellent des sentiments si agréables, que toute la réalité qui l'entoure, quelque peu noble qu'elle soit quelquefois, se recouvre à l'instant d'une teinte romanesque et touchante.

«Dans ma première jeunesse, enthousiaste de cette ennuyeuse tragédie française[53], quand j'avais le bonheur de souper avec Mlle Olivier, à tous les instants, je me surprenais le cœur rempli de respect, croyant parler à une reine: et réellement je n'ai jamais bien su si, auprès d'elle, j'avais été amoureux d'une reine ou d'une jolie fille.»

[53] Phrase inconvenante, copiée des Mémoires de mon ami, feu M. le baron de Bottmer. C'est par le même artifice que Feramorz plaît à Lalla-Rook. Voir ce charmant poème.

CHAPITRE XX

Peut-être que les hommes qui ne sont pas susceptibles d'éprouver l'amour-passion sont ceux qui sentent le plus vivement l'effet de la beauté; c'est du moins l'impression la plus forte qu'ils puissent recevoir des femmes.

L'homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu'il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l'approche de la plus grande beauté du monde. Observant les transports des autres, il peut même avoir un mouvement de chagrin.

Les femmes extrêmement belles étonnent moins le second jour. C'est un grand malheur, cela décourage la cristallisation. Leur mérite étant visible à tous et formant décoration, elles doivent compter plus de sots dans la liste de leurs amants, des princes, des millionnaires, etc.[54].