[94] On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure du je, c'est pour essayer de jeter quelque variété dans la forme de cet essai. Il n'a nullement la prétention d'entretenir ses lecteurs de ses propres sentiments. Il cherche à faire part avec le moins de monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il a observé chez autrui.
Les femmes honnêtes ont de l'éloignement pour la véhémence et l'imprévu, qui sont cependant les caractères de la passion; outre que la véhémence alarme la pudeur, elles se défendent.
Quand quelque mouvement de jalousie ou de déplaisir a mis du sang-froid, on peut en général entreprendre des discours propres à faire naître cette ivresse favorable à l'amour; et si, après les deux ou trois premières phases d'exposition, l'on ne manque pas l'occasion de dire exactement ce que l'âme suggère, on donnera des plaisirs vifs à ce qu'on aime. L'erreur de la plupart des hommes, c'est qu'ils veulent arriver à dire telle chose qu'ils trouvent jolie, spirituelle, touchante; au lieu de détendre leur âme de l'empesé du monde, jusqu'à ce degré d'intimité et de naturel d'exprimer naïvement ce qu'elle sent dans le moment. Si l'on a ce courage, l'on recevra à l'instant sa récompense par une espèce de raccommodement.
C'est cette récompense aussi rapide qu'involontaire des plaisirs que l'on donne à ce qu'on aime, qui met cette passion si fort au-dessus des autres.
S'il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus arrive à être confondu[95]. A cause de la sympathie et de plusieurs autres lois de notre nature, c'est tout simplement le plus grand bonheur qui puisse exister.
[95] A se placer exactement dans les mêmes actions.
Il n'est rien moins que facile de déterminer le sens de cette parole, naturel, condition nécessaire du bonheur par l'amour.
On appelle naturel ce qui ne s'écarte pas de la manière habituelle d'agir. Il va sans dire qu'il ne faut jamais non seulement mentir à ce qu'on aime, mais même embellir le moins du monde et altérer la pureté de trait de la vérité. Car, si l'on embellit, l'attention est occupée à embellir, et ne répond plus naïvement, comme la touche d'un piano, au sentiment qui se montre dans ses yeux. Elle s'en aperçoit bientôt à je ne sais quel froid qu'elle éprouve, et à son tour a recours à la coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cachée qui fait qu'on ne saurait aimer une femme d'un esprit trop inférieur! C'est qu'auprès d'elle on peut feindre impunément, et comme feindre est plus commode, à cause de l'habitude, on se livre au manque de naturel. Dès lors l'amour n'est plus amour, il tombe à n'être qu'une affaire ordinaire: la seule différence, c'est qu'au lieu d'argent on gagne du plaisir ou de la vanité, ou un mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver une nuance de mépris pour une femme avec qui l'on peut impunément jouer la comédie, et par conséquent il ne manque pour la planter là que de rencontrer mieux à cet égard. L'habitude ou les serments peuvent retenir; mais je parle du penchant du cœur, dont le naturel est de voler au plus grand plaisir.
Revenant à ce mot naturel, naturel et habituel sont deux choses. Si l'on prend ces mots dans le même sens, il est évident que plus on a de sensibilité, plus il est difficile d'être naturel, car l'habitude a un empire moins puissant sur la manière d'être et d'agir, et l'homme est davantage à chaque circonstance. Toutes les pages de la vie d'un être froid sont les mêmes; prenez-le aujourd'hui, prenez-le hier, c'est toujours la même main de bois.
Un homme sensible, dès que son cœur est ému, ne trouve plus en soi de traces d'habitude pour guider ses actions; et comment pourrait-il suivre un chemin dont il n'a plus le sentiment?