Outre les dangers, il y a la difficulté des confidences. En amour-passion, ce qu'on ne peut pas exprimer (parce que la langue est trop grossière pour atteindre à ces nuances) n'en existe pas moins pour cela; seulement, comme ce sont des choses très fines, on est plus sujet à se tromper en les observant.

Et un observateur très ému observe mal; il est injuste envers le hasard.

Ce qu'il y a peut-être de plus sage, c'est de se faire soi-même son propre confident. Écrivez ce soir, sous des noms empruntés, mais avec tous les détails caractéristiques, le dialogue que vous venez d'avoir avec votre amie et la difficulté qui vous trouble. Dans huit jours, si vous avez l'amour-passion, vous serez un autre homme: et alors, lisant votre consultation, vous pourrez vous donner un bon avis.

Entre hommes, dès qu'on est plus de deux et que l'envie peut paraître, la politesse oblige à ne parler que d'amour physique: voyez la fin des dîners d'hommes. Ce sont les sonnets de Baffo[100] que l'on récite et qui font un plaisir infini, parce que chacun prend au pied de la lettre les louanges et les transports de son voisin, qui bien souvent ne veut que paraître gai ou poli. Les charmantes tendresses de Pétrarque ou les madrigaux français seraient déplacés.

[100] Le dialecte vénitien a des descriptions de l'amour physique d'une vivacité qui laisse à mille lieues Horace, Properce, la Fontaine et tous les poètes. M. Burati, de Venise, est en ce moment le premier poète satirique de notre triste Europe. Il excelle surtout dans la description du physique grotesque de ses héros, aussi le met-on souvent en prison. Voir l'Elefantéide, l'Uomo, la Strefeide.

CHAPITRE XXXV
De la jalousie.

Quand on aime, à chaque nouvel objet qui frappe les yeux ou la mémoire, serré dans une tribune et attentif à écouter une discussion des chambres ou allant au galop relever une grand'garde sous le feu de l'ennemi, toujours l'on ajoute une nouvelle perfection à l'idée qu'on a de sa maîtresse, ou l'on découvre un nouveau moyen, qui d'abord semble excellent, de s'en faire aimer davantage.

Chaque pas de l'imagination est payé par un moment de délices. Il n'est pas étonnant qu'une telle manière d'être soit attachante.

A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de l'âme reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à la couronne de l'objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un autre, loin de vous procurer une jouissance céleste, vous retourne un poignard dans le cœur. Une voix vous crie: Ce plaisir si charmant, c'est ton rival qui en jouira[101].

[101] Voilà une folie de l'amour; cette perfection que vous voyez n'en est pas une pour lui.