«Les Ricaras sont pauvres, mais bons et généreux; nous vécûmes assez longtemps dans trois de leurs villages. Leurs femmes sont plus belles que celles de toutes les autres peuplades que nous avons rencontrées; elles sont aussi très disposées à ne pas faire languir leurs amants. Nous trouvâmes un nouvel exemple de cette vérité, qu'il suffit de courir le monde pour voir que tout est variable. Parmi les Ricaras, c'est un grand sujet d'offense, si, sans le consentement de son mari ou de son frère, une femme accorde ses faveurs. Mais, du reste, les frères et les maris sont très contents d'avoir l'occasion de faire cette petite politesse à leurs amis.

«Nous avions un nègre parmi nos gens; il fit beaucoup de sensation chez un peuple qui, pour la première fois, voyait un homme de cette couleur. Il fut bientôt le favori du beau sexe, et, au lieu d'en être jaloux, nous voyions les maris enchantés de le voir arriver chez eux. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que dans l'intérieur de huttes aussi exiguës, tout se voit[106]

[106] On devrait établir à Philadelphie une académie qui s'occuperait de recueillir des matériaux pour l'étude de l'homme dans l'état sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades curieuses soient anéanties.

Je sais bien que de telles académies existent; mais apparemment avec des règlements dignes de nos académies d'Europe (Mémoire et discussion sur le Zodiaque de Dendérah à l'Académie des sciences de Paris, en 1281). Je vois que l'académie de Massachusetts, je crois, charge prudemment un membre du clergé (M. Jarvis) de faire un rapport sur la religion des sauvages. Le prêtre ne manque pas de réfuter de toutes ses forces un Français impie nommé Volney. Suivant le prêtre, les sauvages ont les idées les plus exactes et les plus nobles de la Divinité, etc. S'il habitait l'Angleterre, un tel rapport vaudrait au digne académicien un preferment de trois ou quatre cents louis, et la protection de tous les nobles lords du canton. Mais en Amérique! Au reste, le ridicule de cette académie me rappelle que les libres Américains attachent le plus grand prix à voir de belles armoiries peintes aux panneaux de leurs voitures; ce qui les afflige, c'est que par le peu d'instruction de leurs peintres de carrosse, il y a souvent des fautes de blason.

CHAPITRE XXXVI
Suite de la jalousie.

Quant à la femme soupçonnée d'inconstance.

Elle vous quitte, parce que vous avez découragé la cristallisation, et vous avez peut-être dans son cœur l'appui de l'habitude.

Elle vous quitte, parce qu'elle est trop sûre de vous. Vous avez tué la crainte, et les petits doutes de l'amour heureux ne peuvent plus naître; inquiétez-la, et surtout gardez-vous de l'absurdité des protestations.

Dans le long temps que vous avez vécu auprès d'elle, vous aurez sans doute découvert quelle est la femme de la ville ou de la société qu'elle jalouse et qu'elle craint le plus. Faites la cour à cette femme; mais, bien loin d'afficher votre cour, cherchez à la cacher, et cherchez-le de bonne foi; fiez-vous-en aux yeux de la haine pour tout voir et tout sentir. Le profond éloignement que vous éprouverez pendant plusieurs mois pour toutes les femmes[107] doit vous rendre cela facile. Rappelez vous que, dans la position où vous êtes, on gâte tout par l'apparence de la passion: voyez peu la femme aimée, et buvez du Champagne en bonne compagnie.

[107] On compare la branche d'arbre garnie de diamants à la branche d'arbre effeuillée, et les contrastes rendent les souvenirs plus vifs.