La pique ne peut pas exister dans l'amour-passion, elle est de l'orgueil féminin: «Si je me laisse malmener par mon amant, il me méprisera et ne pourra plus m'aimer»; ou elle est la jalousie avec toutes ses fureurs.

La jalousie veut la mort de l'objet qu'elle craint. L'homme piqué est bien loin de là, il veut que son ennemi vive et surtout soit témoin de son triomphe.

L'homme piqué verrait avec peine son rival renoncer à la concurrence, car cet homme peut avoir l'insolence de se dire au fond du cœur: si j'eusse continué à m'occuper de cet objet, je l'eusse emporté sur lui.

Dans la pique, on n'est nullement occupé du but apparent, il ne s'agit que de la victoire. C'est ce que l'on voit bien dans les amours des filles de l'Opéra; si vous éloignez la rivale, la prétendue passion, qui allait jusqu'à se jeter par la fenêtre, tombe à l'instant.

L'amour par pique passe en un moment, au contraire de l'amour-passion. Il suffit que, par une démarche irréfragable, l'antagoniste avoue renoncer à la lutte. J'hésite cependant à avancer cette maxime, je n'en ai qu'un exemple et qui me laisse des doutes. Voici le fait, le lecteur jugera. Dona Diana est une jeune personne de vingt-trois ans, fille d'un des plus riches et des plus fiers bourgeois de Séville. Elle est belle, sans doute, mais d'une beauté marquée, et on lui accorde infiniment d'esprit et encore plus d'orgueil. Elle aimait passionnément, du moins en apparence, un jeune officier dont sa famille ne voulait pas. L'officier part pour l'Amérique avec Morillo; ils s'écrivaient sans cesse. Un jour, chez la mère de Dona Diana, au milieu de beaucoup de monde, un sot annonce la mort de cet aimable jeune homme. Tous les yeux se tournent sur elle, elle ne dit que ces mots: C'est dommage, si jeune! Nous avions justement lu, ce jour-là, une pièce du vieux Massinger, qui se termine d'une manière tragique, mais dans laquelle l'héroïne prend avec cette tranquillité apparente la mort de son amant. Je voyais la mère frémir, malgré son orgueil et sa haine; le père sortit pour cacher sa joie. Au milieu de tout cela et des spectateurs interdits et faisant des yeux au sot narrateur, Dona Diana, la seule tranquille, continua la conversation comme si de rien n'était. Sa mère effrayée la fit observer par sa femme de chambre, il ne parut rien de changé dans sa manière d'être.

Deux ans après, un jeune homme très beau lui fait la cour. Encore cette fois, et toujours par la même raison, parce que le prétendant n'était pas noble, les parents de Dona Diana s'opposent violemment à ce mariage; elle déclare qu'il se fera. Il s'établit une pique d'amour-propre entre la jeune fille et son père. On interdit au jeune homme l'entrée de la maison. On ne conduit plus Dona Diana à la campagne et presque plus à l'église; on lui ôte avec un soin recherché tous les moyens possibles de rencontrer son amant. Lui se déguise et la voit en secret à de longs intervalles. Elle s'obstine de plus en plus et refuse les partis les plus brillants, même un titre et un grand établissement à la cour de Ferdinand VII. Toute la ville parle des malheurs de ces deux amants et de leur constance héroïque. Enfin, la majorité de Dona Diana approche; elle fait entendre à son père qu'elle va jouir du droit de disposer d'elle-même. La famille, forcée dans ses derniers retranchements, commence les négociations du mariage; quand il est à moitié conclu, dans une réunion officielle des deux familles, après six années de constance, le jeune homme refuse Dona Diana[114].

[114] Il y a chaque année plusieurs exemples de femmes abandonnées aussi vilainement, et je pardonne la défiance aux femmes honnêtes.—Mirabeau, Lettres à Sophie. L'opinion est sans force dans les pays despotiques, il n'y a de réel que l'amitié du pacha.

Un quart d'heure après il n'y paraissait plus. Elle était consolée; aimait-elle par pique? ou est-ce une grande âme qui dédaigne de se donner, avec sa douleur, en spectacle au monde?

Souvent l'amour-passion ne peut arriver, dirai-je au bonheur, qu'en faisant naître une pique d'amour-propre; alors il obtient en apparence tout ce qu'il saurait désirer, ses plaintes seraient ridicules et paraîtraient insensées; il ne peut pas faire confidence de son malheur, et cependant ce malheur, il le touche et le vérifie sans cesse; ses preuves sont entrelacées, si je puis ainsi dire, avec les circonstances les plus flatteuses et les plus faites pour donner des illusions ravissantes. Ce malheur vient présenter sa tête hideuse dans les moments les plus tendres, comme pour braver l'amant et lui faire sentir à la fois, et tout le bonheur d'être aimé de l'être charmant et insensible qu'il serre dans ses bras, et que ce bonheur ne sera jamais sien. C'est peut-être, après la jalousie, le malheur le plus cruel.

On se souvient encore, dans une grande ville[115], d'un homme doux et tendre, entraîné par une rage de cette espèce à donner la mort à sa maîtresse qui ne l'aimait que par pique contre sa sœur. Il l'engagea un soir à aller se promener sur mer en tête-à-tête, dans un joli canot qu'il avait préparé lui-même; arrivé en haute mer, il touche un ressort, le canot s'ouvre et disparaît pour toujours.