«Il ne faut qu'avoir ouvert une relation quelconque d'un voyage chez les sauvages de l'Amérique-Nord, dit un des plus aimables philosophes français[118], pour savoir que le sort ordinaire des prisonniers de guerre est, non pas seulement d'être brûlés vifs et mangés, mais d'être auparavant liés à un poteau près d'un bûcher enflammé, pour y être, pendant plusieurs heures, tourmentés par tout ce que la rage peut imaginer de plus féroce et de plus raffiné. Il faut lire ce que racontent de ces affreuses scènes les voyageurs témoins de la joie cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des enfants, et de leur plaisir atroce à rivaliser de cruauté. Il faut voir ce qu'ils ajoutent de la fermeté héroïque, du sang-froid inaltérable du prisonnier, qui non seulement ne donne aucun signe de douleur, mais qui brave et défie ses bourreaux par tout ce que l'orgueil a de plus hautain, l'ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant ses propres exploits, énumérant les parents, les amis des spectateurs qu'il a tués, détaillant les supplices qu'il leur a fait souffrir, et accusant tous ceux qui l'entourent de lâcheté, de pusillanimité, d'ignorance à savoir tourmenter; jusqu'à ce que, tombant en lambeaux et dévoré vivant sous ses propres yeux par ses ennemis enivrés de fureur, le dernier souffle de sa voix et sa dernière injure s'exhalent avec sa vie[119]. Tout cela serait incroyable chez les nations civilisées, paraîtra une fable à nos capitaines de grenadiers les plus intrépides, et sera un jour révoqué en doute par la postérité.»

[118] Volney, Tableau des États-Unis d'Amérique, p. 491-496.

[119] Un être accoutumé à un tel spectacle, et qui se sent exposé à en être le héros, peut n'être attentif qu'à la grandeur d'âme, et alors ce spectacle est le plus intime et le premier des plaisirs non actifs.

Ce phénomène physiologique tient à un état particulier de l'âme du prisonnier qui établit entre lui, d'un côté, et tous ses bourreaux de l'autre, une lutte d'amour-propre, une gageure de vanité à qui ne cédera pas.

Nos braves chirurgiens militaires ont souvent observé que des blessés qui, dans un état calme d'esprit et de sens, auraient poussé les hauts cris durant certaines opérations, ne montrent, au contraire, que calme et grandeur d'âme s'ils sont préparés d'une certaine manière. Il s'agit de les piquer d'honneur, il faut prétendre, d'abord avec ménagement, puis avec contradiction irritante, qu'ils ne sont pas en état de supporter l'opération sans jeter de cris.

CHAPITRE XXXIX
De l'amour à querelles.

Il y en a de deux espèces:

1o Celui où le querellant aime;

2o Celui où il n'aime pas.

Si l'un des deux amants est trop supérieur dans les avantages qu'ils estiment tous les deux, il faut que l'amour de l'autre meure, car la crainte du mépris viendra tôt ou tard arrêter tout court la cristallisation.