A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.

Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.» Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au galop se détacher sur cette fumée blanche.

Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il médita longtemps.

—Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?

—Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?

—Je suis le frère de la femme d’un capitaine.

—Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?

Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop. Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

—Le capitaine Meunier!

L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit: