—Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rênal dans la suite de la conversation. Je crois sincèrement en Dieu, je crois également, et même cela m'est prouvé, que le crime que je commets est affreux, et dès que je te vois, même après que tu m'as tiré deux coups de pistolet...

Et ici, malgré elle, Julien la couvrit de baisers.

—Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de l'oublier... Dès que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne suis plus qu'amour pour toi, ou plutôt, le mot amour est trop faible. Je sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mélange de respect, d'amour, d'obéissance... En vérité, je ne sais pas ce que tu m'inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au geôlier, que le crime serait commis avant que j'y eusse songé. Explique-moi cela bien nettement avant que je te quitte je veux voir clair dans mon cœur; car dans deux mois nous nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui dit-elle en souriant.

—Je retire ma parole, s'écria Julien en se levant; je n'appelle pas de la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de toute autre manière quelconque, tu cherches à mettre fin ou obstacle à ta vie.

La physionomie de Mme de Rênal changea tout à coup; la plus vive tendresse fit place à une rêverie profonde.

—Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.

—Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? répondit Julien; peut-être des tourments, peut-être rien du tout. Ne pouvons-nous pas passer deux mois ensemble d'une manière délicieuse? Deux mois, c'est bien des jours. Jamais je n'aurai été aussi heureux.

—Jamais tu n'auras été aussi heureux!

—Jamais, répéta Julien ravi, et je te parle comme je me parle à moi-même. Dieu me préserve d'exagérer.

—C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire timide et mélancolique.