Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin Mme de Serpierre elle-même s'aperçut de l'état où il se trouvait. Mme de Chasteller eut recours à un prétexte pour faire sa visite excessivement courte.
Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner une scène publique. Mme de Chasteller eût pu lui dire:
«—C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.»
«—Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit Mlle Théodelinde, comme Mme de Chasteller quittait le salon. Est-ce parce qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul, lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a interdit à tel point?»
Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul, l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola un peu.
«—Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet physique est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si j'avais la jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment!»
Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du vieux lieutenant du roi, ce n'était pas un petit honneur que d'être invité dans cette maison. Aussi Mme de Serpierre balança-t-elle longtemps avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «M. le Chevalier Leuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet anoblissement impromptu. On avait engagé Mme de Chasteller, parce qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant, quand M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où les autres allaient arriver, que la place de Mme de Chasteller fût marquée à droite de M. le Chevalier Leuwen, tandis qu'elle occuperait la gauche.
Lorsque Lucien arriva, Mme de Serpierre le prit à part et lui dit, avec toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier:
«—Je vous ai placé à côté de la belle Mme de Chasteller; c'est le meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour haïr les uniformes. Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous ai fait faire.»
Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. Mme de Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes les conversations à Nancy: Mme Grandet, la femme du receveur général, allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes. Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent Mme Grandet chez sa mère, Mme Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque à faire des questions sèches à sa voisine.