Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de conduire Mlle Théodelinde et Mme de Chasteller dans une excursion sur l'étang qui est décoré du nom de lac de la Commanderie. Il s'était chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois, et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, Mlle Théodelinde et Mme de Chasteller.

Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage, maintenant hors de France. Mme la marquise de Marcilly, veuve d'un cordon rouge, se crut obligée de donner un bal; mais le motif de la fête ne fut point exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut une timidité coupable à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison, n'honorèrent point le bal de leur présence.

De tout le 27e de lanciers, il n'y eut d'invité que le colonel, Lucien et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise, l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel Malher de Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police; Lucien, comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement pour ce joli sous-lieutenant.

La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles, s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage, avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes, nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens, mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie des décorations.

Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant. Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier de son crédit. Il restait isolé comme une brebis galeuse, c'était le mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se soustraire à une impolitesse si unanime.

«—Ici, c'est lui qui ne pense pas bien, se disait Lucien, et je lui rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du cabinet littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l'occasion de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les dédaignent, ils se figurent qu'on les redoute.»

Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde:

«—Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...[1]. La nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de héros, puisse l'insulter.»

Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat.

«—Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!» pensa-t-il.