Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la physionomie de cetenfant, le peintre, qui pensait mieux, sans doute, qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables du premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du jeune Écossais.
Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux. Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui s'approchèrent de Mme de Marcilly avant d'avoir salué le portrait, en furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l'une d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue générale du bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien sur une chaise, à côté du boston de Mme la comtesse de Commercy, la cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien entendit lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et à elle-même.
«—Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l'empereur, et, certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi aimable cavalier; mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser; elles me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais plus longtemps.»
Et Mme de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de la première qualité. Notre héros prit son parti en brave; non seulement il dansa, mais il parla; il trouva quelques petites idées à la portée de ces intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la noblesse de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de Mmes de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se sentit à la mode.
On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une contredanse de Mme d'Hocquincourt: il eut de l'à-propos, du brillant, de l'esprit. Mme d'Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs:
«—Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes un autre homme!» lui dit-elle.
Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire aux jeunes gens de la société.
«—Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit Mme d'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin s'approchaient d'elle, elle rappela Lucien qui s'éloignait.
«—Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de danser avec moi la première contredanse.
«—C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces gens-ci sont moins timides que nous.»