Pendant qu'il dansait avec Mme d'Hocquincourt, M. d'Antin s'approcha d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris avec lui, et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et si piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Mme d'Hocquincourt cherchait évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que jamais il n'avait compté sur cette contredanse.

«—Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait Lucien. Que de bassesses fait faire l'amour!»

Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec Mme de Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien, et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il dansait une galope avec Mlle Théodelinde, lorsque, dans un angle de la salle, il aperçut Mme de Chasteller.

Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal, si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une affectation marquée. On eût voulu que Mme de Chasteller portât des diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie était un acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le timide M. de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante. Ces messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du caractère de Mme de Chasteller était une nonchalance profonde. Sous l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême. On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui passait pour de la hauteur.

Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue, au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise, une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne, à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, Mme de Constantin, recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait. Avec tout le reste du monde, Mme de Chasteller parlait assez pour fournir son contingent à la conversation; mais se mettre à parler était toujours pour elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de Paris: la musique italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon surprenante l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même, et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez au rôle qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête coquetterie que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes.

Comme Lucien ramenait Mlle Théodelinde à sa mère:

«—Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline? criait tout haut Mme de Serpierre. Est-ce ainsi qu'on se présente un jour tel que celui-ci? Elle est veuve d'un officier général, attaché à la propre personne du roi; elle jouit d'une fortune triplée et quadruplée par la bienveillance de nos Bourbons, Mme de Chasteller eût dû comprendre que venir chez Mme de Marcilly, le jour de la fête de notre adorable prince, c'est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce pas quand le flot de tout le vulgaire vient attaquer les choses saintes, que chaque être, selon la position, doit avoir du courage et faire strictement son devoir? Et, elle encore, ajoutait-elle, fille unique de M. de Pointcarré, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions comme commissaire du roi! Cette petite tête n'a rien vu de tout cela!»

Mme de Serpierre avait raison. Mme de Chasteller était blâmable, mais pas autant qu'elle fut blâmée.

«—Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles dames; et elles songeaient au numéro de l'Aurore qui devait paraître le surlendemain.

Mme de Chasteller se rapprocha du groupe de Mme de Serpierre, comme celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre vivre en province. Lucien fut heureux de trouver Mme de Serpierre bien ridicule. Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand cœur; maintenant cette femme méchante lui fit l'effet d'une pierre de Prusse que l'on trouve dans les mauvais chemins de montagnes. Pendant toutes ces politesses infinies, auxquelles Mme de Chasteller fut bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la regarder. Son teint avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée, pour être troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d'un bal de province. Il lui sut gré de cette expression toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui; il ne put soutenir leur éclat. Ils étaient tellement beaux et simples dans leurs mouvements! Pour y songer, il restait immobile, à trois pas de Mme de Chasteller, à la place où son regard l'avait surpris. Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement et de l'assurance brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à plaire au public, et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre, ce n'était que pour craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public qui lui avait nommé sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir son courage par l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d'aimer, il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste. Il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s'en augmentait.