Sous ses yeux, Mme de Chasteller promit une contredanse à M. d'Antin, et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de solliciter cette contredanse.

«—Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever Mme de Chasteller, l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai rencontrées, m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de Mme de Chasteller se change, lorsqu'elle est obligée de parler ou d'agir, en une grâce dont je n'avais pas même l'idée.

Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais. Mme de Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette main, qu'ils suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée par Mme de Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée cruelle que tout ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce qui, dans ce bal, n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour lui une remarque déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans l'ultracisme, plus il est furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées; il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de Mme de Chasteller.

«—Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour. Quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les grâces d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de deux cent mille nobles ou....[2] avant celui des autres trente millions de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégié ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot, des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des courtisans ne raisonne pas autrement!»

Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où figurait Mme de Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour réfuter la raison, le porta à prier Mme de Chasteller à danser. Elle le regarda; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard: il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée; elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté d'elle au dîner de Mme de Serpierre, il avait paru absolument dénué d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en conduisant la barque sur le Iac de la Commanderie, mais c'était de cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable, Mme de Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s'aperçut qu'il était timide jusqu'à la gaucherie.

«—Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle, que je l'ai vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.»

Ainsi Mme de Chasteller ne faisait aucune difficulté d'admettre que Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de soi-même avait de la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux, si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas timide à cheval; chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et une hardiesse si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant.

Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit violence, il osa adresser un mot à Mme de Chasteller, et n'arriva qu'avec beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment de qui n'exerce pas sa mémoire. Mme de Chasteller évita quelques invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien. Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.

«—Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; seulement il monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»

Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, Mme de Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps que, quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l'effet d'une vieille connaissance.