«—Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»
Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mme de Chasteller, et surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de moins. D'abord, Mme de Chasteller fut étonnée et amusée du changement dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour.
«—De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là, devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!»
Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de distinction et de faveur pour Lucien.
Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, Mme d'Hocquincourt appela Mme de Chasteller à une place à coté d'elle, où il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mme d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mme de Chasteller put se convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.
«—Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté pour tout ce qui l'environne.»
On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le bras à Mme de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa voix après la première heure passée au bal.
Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mme de Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mme de Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mme de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que Mme de Chasteller pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l'envie.
Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mme de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait si fort les voisines de Mme de Chasteller. Celle-ci était très occupée, et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.
«—C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel être effrayant!»