C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V, la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du credo du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien. C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient. Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.
Les femmes jugèrent que Lucien était parfaitement bien. Ce fut Mme de Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810, qui faisait peur à toute l'Europe.
Au mot si décisif de Mme de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux. Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:
«—Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de sous-lieutenant.»
Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang contre le mérite.
Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant dans la salle de bal, Mme de Chasteller dansa une valse avec M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui, ni Mme de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:
«—Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur Dupoirier!»
Les traits forts pâles en ce moment de Mme de Chasteller, ses yeux étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de prononcer complètement les mots:
«—C'est un homme bien dangereux!»
Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux de Lucien étaient fixés sur ceux de Mme de Chasteller. Après quoi il osa répondre: