En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son succès fut-il immense.
Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté, souvent obscur.
Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de Louis-Philippe.
Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il fallait donc le traiter en ami intime, en père.
«—On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il se mit à parler comme un véritable comédien.
Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.
Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante. Son esprit était le bouffon de son âme.
Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait. Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont il commençait à regretter l'absence.
Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son esprit se croyait fondé à mépriser Mme de Chasteller, et son cœur avait de nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le plus pur, le plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d'argent, qui sont comme la seconde religion de la province.
Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre, et certainement un des hommes les plus malheureux.