À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée, fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin, coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique.
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Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne devait se présenter chez Mme de Chasteller qu'a près avoir demandé M. le marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois heures, pour se rendre au club Henri V.
À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin.
Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second salon, où il trouva Mlle Bérard. Il remarqua qu'elle n'était, pas en visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon regarder attentivement une gravure.
Mme de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé, sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, tout près de Mlle Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais homme ne trouva moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement des paroles assez vulgaires, Mme de Chasteller était devenue excessivement pâle. Sur quoi Mlle Bérard mit ses lunettes pour les considérer. Lucien promenait des yeux incertains de la charmante figure de Mme de Chasteller à ce petit visage jaune et luisant, dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle qu'était cette première entrevue de deux êtres, de deux amants, le lendemain du jour où ils s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il y avait au fond des traits de Mme de Chasteller une expression de bonheur si simple et si noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien Mlle Bérard.
Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une imprudence en présence de cette dévote si méchante.
«—Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin—la respiration lui manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une magnifique gravure de Morghen.
«—Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris à son dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir ceux de Lucien.
Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes, peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce, et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon d'espérance.