Il lui vint enfin une pauvre idée.

«—Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»

Il vit que Mlle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il est possible. «Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe à faire son rapport.»

«—Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais plus profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de déplaire, je ne pourrais que lui dire:

«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»

Mme de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, vers la fin de ce discours, elle eut peur de Mlle Bérard; les phrases de Lucien lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de l'interrompre:

«—Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire à la Chambre des députés?»

Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu'une idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée comme le bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases dont la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir.

À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme stupide.

«—Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, le premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur, avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»