N'as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n'être pas en état de gagner la valeur d'un cigare?
«—Mais un être si vil...
«—Vil ou non, il t'est mille fois supérieur. Ne le méprise qu'après l'avoir égalé. Il est fort, et il compte dans la vie. Toi, tu n'es qu'un enfant qui ne compte pour rien; tu as lu de belles phrases et les répètes avec agrément, comme un bon acteur pénétré de son rôle. Mais pour de l'action, néant! Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en dépit d'une physionomie repoussante, n'est plus commissionnaire au coin de la rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau jeune homme de Paris et fils d'un millionnaire, songe un peu à la différence de valeur entre toi et lui.
Peut-être M. Filloteau fait vivre son père, un vieux paysan, et toi, ton père te fait vivre.
«—Ah! tu seras bientôt, au premier jour, membre de l'Institut, s'écria Lucien avec l'accent de l'angoisse. Pour moi, je ne suis qu'un sot; tu as mille fois raison, je le vois; mais je suis bien à plaindre. J'ai horreur de la porte par laquelle il faut passer; il y a, sous cette porte, trop de fumier. Adieu!»
Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu'Ernest ne le suivait point, il monta chez lui en courant et jeta l'habit avec fureur sur le tapis.
Quelques minutes après il descendit chez son père qu'il embrassa les larmes aux yeux.
«—Ah! je vois ce que c'est, dit M. Leuwen tout étonné. Tu as perdu au jeu cent louis, je vais t'en donner deux cents. Mais je n'aime pas cette façon de demander. J'aimerais mieux surtout ne pas voir de larmes dans les yeux d'un fier sous-lieutenant. Est-ce qu'avant tout un brave militaire ne doit pas songer à l'effet que sa mine produit sur les voisins?
«—Notre habile cousin Déverloy m'a fait de la morale. Il vient de me prouver que je n'ai d'autre mérite au monde que d'avoir pris la peine de naître fils d'un homme d'esprit. Je n'ai jamais gagné par mon savoir-faire le prix d'un cigare. Sans vous je serais à l'hôpital.
«—Ainsi tu ne veux pas deux cents louis? dit M. Leuwen.