Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable de le faire naître.
Il voyait Mme de Chasteller tous les jours; ses visites duraient quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de Mlle Bérard. Elle exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais, en revanche, souvent elle plaçait la main sur son épaulette et jouait avec sa frange d'argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre femme, était le bonheur parfait.
Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois eût semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un peu le sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit mot indiscret amené par la conversation les faisait rougir,—alors il y avait un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que Mme de Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait surtout que Lucien lui confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques: dans le premier mois de leur connaissance, à cette heure... Cette confidence tendait à affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur, nommé la prudence. Elle disait, cette prudence:
«—Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, qui joue la comédie avec vous.»
Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut sur le point de les brouiller.
Mme de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait quelque chose.
«—Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec fermeté.
Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait une scène à ce sujet.
«—Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme de ce parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»
Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...