Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.
Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le lendemain, à une visite, comme Mme de Serpierre blâmait avec la dernière aigreur la conduite de Mme de Chasteller, elle se tut et ne dit pas un mot contre sa rivale.
Le lendemain du concert, Mme de Chasteller sut, par les plaisanteries fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, Mme d'Hocquincourt s'était donnée en spectacle; le goût qu'elle commençait à prendre pour Lucien était une vraie fureur, disait le cousin. Le soir, Lucien la trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.
Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait Mme de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. Étaient-ce là les memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas assez de toutes les minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout ce qu'ils avaient à se dire?
Le surlendemain, Mme de Chasteller fut saisie d'une fièvre violente. Elle avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; mais tout cela n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.
Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu'elle éprouvait et surtout par la violence de ses transports.
Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait la suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.
Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée, à l'insu du marquis et par un exprès, à Mme de Constantin, son amie intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable, et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords une fois adoucis, Mme de Chasteller était heureuse.
Tout à coup, le lendemain du concert de Mme Malibran, aux plaisanteries grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de Blancet sur ce qui s'était passé la veille, elle fut surprise d'une douleur atroce dont elle était victime. Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui déchiraient son cœur encore plus sombres. Le docteur Dupoirier la soignait avec l'activité et la suite qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait; il venait trois fois le jour à l'hôtel de Pointcarré. Ce qui frappa surtout Mme de Chasteller dans les soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui défendit absolument de se lever. Dès lors, elle ne put plus espérer de voir Lucien; elle n'osait prononcer son nom et demander à sa femme de chambre s'il venait prendre de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée par l'attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait l'oreille pour chercher à entendre le bruit de son tilbury qu'elle connaissait si bien.
Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté dans les rues de Nancy.