Ce couple formait un contraste burlesque.
Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé: Ludwig Roller long, blême, malheureux.
Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.
Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun café et ne se trouvait pas tout à fait gris.
Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade publique qui pendaient trop bas.
Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.
«—Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, en le regardant avec un sérieux de matamore.
«—Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son tilbury; mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il sort de l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une héritière. Et cela, ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!
«—Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.
«—Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec et piqué, tu dois savoir que je ne dis jamais faux.