«—Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal d'un air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne nous échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels qu'il a eus à son régiment.

«—Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi, morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.

«—Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant les espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu hier une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir les frères et Lanfort.

«—Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier va faire l'affaire!—et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.

«—Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il s'agit d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien de nous mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui l'empêche de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»

Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère, brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main de Mme de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure et voulait se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus qu'aucun.

«—Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans anglais de Baudry?

«—Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau monsieur nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon ami, qui est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec vous tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»

Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux, aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.

«—Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix contrainte et criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller et moi qui avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.