«—Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera le pays de cette pute publique,—et il se rengorgea, fier de la beauté de sa phrase.
«—À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on ne se batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq d'entre nous, l'Aurore s'emparera de cette histoire, je vous en avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.
«—Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc laisser le mort sans vengeance?»
La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit, et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.
Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.
Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un bouledogue en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en colère.
«—Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils m'entendent.»
Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête presque aussi gracieux que la figure du docteur.
Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.
«—Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui racontent tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien, fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère; la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous enlève Mme de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut empêcher Mme de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à Paris? Là, environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je ne puis être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira bien, parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement, et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je n'ai rien à dire; Mme de Chasteller ne l'épouse pas. Mais, croyez-moi, elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une femme d'un caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen, elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la poste prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la rejoindra.