«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de Mme de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»

Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.

«—Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en élevant la voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez pour des assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.

«—C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, avec toute la fureur d'une colère longtemps contenue.

«—C'est cela, dirent ses frères...

«—Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»

Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays. C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.

Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.

«—Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, mais à notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun à son tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les fatales journées de 1830.

«—... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses régiments.»