«—Au 27e, il y a un ordre du jour qui défend à MM. les officiers de lire les journaux dans les lieux publics; il n'y a d'exception que pour le Journal ministériel.

«—Au diable le journal, s'écria Lucien gaîment, et jouons aux dominos le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore à la diligence.»

Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l'esprit de perdre six parties de suite.

En remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné.

Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l'air d'un blanc-bec.

Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à laquelle Lucien était accoutumé. Pendant que notre héros écoutait avec tristesse et grande attention, Filloteau s'endormit profondément, et Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d'agir et de voir du nouveau.

Le surlendemain, vers les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent le régiment en marche à trois lieues en deçà de Nancy; ils firent arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route, avec leurs effets. Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l'air d'importance morose et grossière qui s'établit sur le gros visage du lieutenant-colonel au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son habit garni de grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment qui, pendant leur toilette, avait filé. Sept à huit officiers s'étaient placés tout à fait à l'arrière-garde pour faire honneur au lieutenant-colonel; c'est à ceux-là d'abord que Lucien fut présenté. Il les trouva très froids. Rien n'était moins encourageant que ces physionomies.

«—Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre, se dit-il, le cœur serré comme un enfant. Cela est un peu différent, quant à la forme, de ces figures douces et gaies qui remplissaient le salon de ma mère.»

Depuis une heure, il marchait, sans mot dire, à la gauche du capitaine commandant l'escadron auquel il devait appartenir. Sa mine était froide, du moins il l'espérait, mais son cœur était vivement ému. Il regardait les lanciers tout transporté de joie et d'étonnement.

«—Voilà les compagnons de Napoléon. Voilà le soldat français!»