Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et passionné.
Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position.
«—Me voici enfin pourvu d'un état, celui de tous qui passe pour le plus noble et le plus amusant. L'École polytechnique m'eût mis à cheval avec des artilleurs, m'y voici avec des lanciers; la seule différence, ajouta-t-il en souriant, c'est qu'au lieu de savoir le métier supérieurement bien, je l'ignore tout à fait.»
Le capitaine, son voisin, qui vit ce sourire, plus tendre que moqueur, en fut piqué.
«Bah! continua Lucien, c'est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont commencé; ces héros n'ont pas été salis par le Duché[1].»
Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de gens fort pauvres: la qualité du pain de troupe, le prix du vin, etc.; mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des interlocuteurs, perçaient à chaque mot, et retrempaient son âme comme l'air des hautes montagnes.
Il y avait là quelque chose de simple et de bien différent de l'atmosphère de serre chaude, où il avait vécu jusqu'alors.
Au lieu d'une civilité fort agréable, mais fort prudente et méticuleuse au fond, le ton de chacun de ces propos disait avec gaîté: «Je me moque de tout le monde, et je compte sur moi.»
«—Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, et peut-être les plus heureux? Et pourquoi un de leurs chefs ne serait-il point comme eux? Comme eux je suis sincère, je n'ai point d'arrière-pensée; je n'aurai d'autres idées que de contribuer à leur bien-être.
Au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s'intitulent mes camarades, je n'ai de commun avec eux que l'épaulette.»