À PARIS
"LE LIVRE"
9, RUE COETLOGON
1923
Rien a faire! inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque Colomb lui porta les volumes manuscrits de Lucien Leuwen. Et Colomb les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la bibliothèque de la ville. Ils y étaient depuis cinquante ans (1812-1892), lorsque les récentes exhumations de M. Casimir Striyenski—qu'il faut louer hautement pour ses nobles et littéraires efforts—comme aussi—pourquoi ne pas l'avouer?—l'idée d'apporter à M. Maurice Barrés quelques éléments nouveaux d'une sensibilité qu'il a si merveilleusement définie—et qu'il est le seul, du reste, à avoir définie—nous amenèrent à tenter cette entreprise dont Mérimée et Colomb avaient reconnu l'impossibilité. C'était assurément téméraire. Mais il est certain que si, dès les premières pages, nous avions pu prévoir les difficultés sans nombre survenues au cours du travail de restitution, nous eussions peut-être, malgré notre piété stendhalienne, volontiers laissé à d'autres, plus dévoués, le soin de déchiffrer les cinq gros volumes manuscrits dont se compose Lucien Leuwen. Non seulement à cette époque de sa vie—1834—l'écriture de Beyle devient matériellement illisible, mais encore, à la difficulté de lire le texte, s'ajoutent les ratures, les surcharges—survenant à chaque ligne—les renvois, les annotations jetées en travers des pages; les phrases disposées les unes sur les autres; les réflexions étrangères à l'objet du livre: notes sur l'état de sa santé, sur le prix des médicaments, sur les résultats de telles liaisons contractées la veille, etc.; les dates interverties à plaisir, les noms propres défigurés; le numérotage défectueux des feuillets, éparpillés à l'aventure des cahiers, et dû, sans doute, à l'ignorance du relieur chargé de les réunir, etc. Et à tout cela, à toutes ces entraves nécessitant déjà une patience et un effort incessants, venait s'ajouter une nouvelle difficulté, plus grande encore et d'un genre différent, il est vrai, mais aussi caractéristique du labeur auquel Stendhal voulait condamner son exécuteur testamentaire. La majeure partie du roman est consignée dans un vocabulaire secret, dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il serait peut-être curieux de donner le détail, si Beyle—alors diplomate—n'avait pris le soin d'en changer souvent la clef, c'est-à-dire la manière de disposer les lettres, les phrases, les dates, de désigner les localités et les personnages.
Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte manuscrit: elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents bibliographes de Stendhal—en exceptant M. Striyenski qui, lui, a fait besogne utile—se sont bornés à citer l'appréciation de Mérimée.
«Lucien Leuwen» fut commencé en 1831 à Civita-Vecchia, et terminé à Rome, en 1836. Il prend date entre: Le Rouge et le Noir (1831) et La Chartreuse de Parme (1839). Le premier des testaments de Beyle—publié plus loin—et une note inscrite en marge du dernier volume, indiquent qu'une troisième partie, dont l'action eût été placée en Espagne ou en Italie, devait terminer le roman. Si cette partie a existé et si elle n'a pas été perdue, comme ce fameux Journal de la Campagne de Russie, il faut espérer que le hasard nous la rendra un jour. L'auteur y avait ajouté, ou devait y ajouter, certaines observations dont il parle souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de la vie pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais fort probablement ne s'agit-il là que d'un projet, comme Stendhal en avait tant formulé dans sa vie.