Primitivement, «Lucien Leuwen» s'appelait: L'Orange de Malte; ensuite: L'Amarante et le Noir, Les Bois de Prémol, Le Chasseur Vert, Leuwen et Cie, Van Peters et Cie et finalement Lucien Leuwen, le titre définitif, indiqué dans les testaments de 1835, et en tête du premier chapitre du roman. Par un scrupule de conscience littéraire, facile à comprendre, nous avons religieusement respecté le texte original et reproduit jusqu'aux phrases et aux passages que l'auteur, en marge, qualifie de longueurs et que, certainement, il eût supprimées lors d'un travail de révision. Il ne nous appartenait pas de modifier, en quoi que ce soit, les moindres détails d'une pensée qui, dans ce livre, justement et à cause môme des quelques légers défauts de réalisation matérielle—compréhensibles en des pages consignées d'un seul jet—apparaît comme une des plus puissantes et des plus pénétrantes de ce siècle.
Ceux-là—très rares—que sollicitent les manifestations intimes et familières du génie de Stendhal, nous comprendront, et nous excuseront d'avoir passé outre à la lettre du testament, en publiant l'œuvre entière, complète, compacte, telle qu'elle figure dans les cartons dont nous l'avons extraite.
Jean de Mitty.
TESTAMENTS
Si la mort, ou la paresse, me surprennent avant la fin de ce roman qui s'appelle l'Orange de Malte et doit avoir trois volumes: Nancy, Paris et Madrid (Omar)[1], je le lègue à Mme Pauline Périer Lagrange, ma sœur. Si Mme Périer n'en fait pas commencer l'impression dans les six mois qui suivront mon trépas, je lègue ce manuscrit à M. R. Colomb (rue Godot-de-Mauroy n° 35, Paris). Si, dans les 400 jours qui suivront mon décès, M. R. Colomb n'a pas fait commencer l'impression de ce roman, je le lègue à M. A. Levasseur, libraire, place Vendôme, 16, qui a imprimé Le Rouge et le Noir.
J'ai suivi l'usage des peintres que je trouve amusant, et travaillé d'après les modèles.
Il faudra ôter soigneusement toute allusion trop claire qui ferait de la satire. Le vinaigre est bon, mais mêlé à une crème, il fait un plat détestable.
Je voudrais que ce livre fût écrit comme le Code civil. C'est dans ce sens qu'il faut arranger les phrases obscures ou incorrectes.