«—C'est l'inspecteur général que nous attendons: le général comte N..., pair de France,» dit-il enfin d'un air sec et hautain, et sans avoir l'air d'adresser précisément la parole à Lucien.

Celui-ci regarda le capitaine froidement et comme simplement excité par le bruit; la bouche de ce héros faisait une moue effroyable, son front était plissé avec une haute importance. Il ajouta après une minute de silence, en fronçant de plus en plus le sourcil:

«—C'est le fameux comte N... qui fit cette belle charge à Austerlitz. Sa voiture va passer. Le colonel, qui n'est pas gauche, a laissé le mot aux postillons de la dernière poste. L'un d'eux vient d'arriver au galop prévenir. Les lanciers ne doivent pas fermer les rangs; ça aurait l'air d'être prévenu. Mais voyez comme ils sont bien à cheval, et la bonne idée que le vieux N... va prendre de l'instruction du régiment. Voilà des hommes qui semblent nés à cheval, quoi!»

Lucien eut honte de la façon dont marchait la rosse qu'on lui avait donnée; il lui fit sentir l'éperon; elle fit un écart, et fut sur le point de tomber. Cinq minutes après on entendit le bruit d'une voiture. C'était le fameux comte N..., chargé cette année de l'inspection de la 25e division militaire, qui passait au milieu de la route entre les deux files de lanciers.

Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand événement.

Les coups de canon remontèrent dans les cieux l'âme de Lucien.

Deux sentinelles furent placées à la porte de l'inspecteur, et le lieutenant général Thérance, commandant la division, lui fit demander s'il voulait le recevoir sur-le-champ ou le lendemain.

«—Sur-le-champ, parbleu; est-ce qu'il croit que je couillonne?» dit le vieux général.

Le comte N... avait encore, pour les petites choses, les habitudes de l'armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation. Ces habitudes étaient d'autant plus vivement présentes en ce moment que, plus d'une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait reconnu les positions occupées jadis par cette armée, d'une gloire si pure. Quoique ce ne fut rien moins qu'un homme à imagination et à illusions, il se surprenait avec des souvenirs très vifs de 1794.

«—Quelle différence de 94 à 183...! Grand Dieu! comme alors nous jurions haine à la royauté! Et de quel cœur! Les jeunes sous-officiers que S...[2] m'a tant recommandé de surveiller, c'était alors nous-mêmes! On se battait tous les jours, le métier était agréable.»