Il avait frotté ferme la jeunesse du pays lors de l'émeute de 183... et se voyait abhorré.

Cet homme, autrefois si heureux, déploya sur une table les états de situation des troupes et des hôpitaux de sa division.

Une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea le baron sur l'opinion des troupes, sur les sous-officiers. De là, à l'esprit public, il n'y avait qu'un pas. Mais il faut l'avouer, les réponses du digne commandant de la 25e division paraîtraient longues, si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire. Nous nous contenterons de placer ici les conclusions que le comte, pair de France, tirait des propos pleins d'humeur du général de province.

«—Voilà un homme qui est l'honneur même, se disait-il; il ne craint pas la mort, il se plaint même, et de tout son cœur, de l'absence du danger. Mais il est démoralisé, et, s'il avait à se battre contre une émeute, la peur des journaux du lendemain le rendrait fou.

«—On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait le baron.

«—Ne dites pas cela trop haut, mon cher général; vingt officiers généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut qu'on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade, un mot trop vif peut-être. Il y a huit jours, quand j'ai pris congé du ministre: il n'y a qu'un nigaud, m'a-t-il dit, qui ne sache pas faire son nid dans un pays.

«—Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec impatience, entre une noblesse riche, bien unie, qui nous méprise ouvertement et se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés par des prêtres, fins comme l'ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu riches.

De l'autre côté, tous les jeunes gens, non nobles, républicains enragés. Si mes yeux s'arrêtent par hasard sur l'un d'eux, il me présente une poire ou quelque autre emblème séditieux; jusqu'aux gamins même du collège.

Si les jeunes gens m'aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles, ils me sifflent à outrance et puis ensuite, par lettre anonyme, ils m'offrent satisfaction avec des injures infamantes, si je n'accepte pas.

Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom et l'adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris? Pas plus tard qu'avant-hier, M. Ludovic Roller, un ex-officier très brave, dont le domestique a été tué par hasard lors des affaires du 3 avril, m'a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division. Eh bien, cette insolence était hier l'entretien de toute la ville.