«—Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.»
Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit reconnaître Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant.
À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six trompettes vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se tira fort bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes. Par exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front du régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade, s'éloigna un peu de celui de Leuwen.
Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger de la bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement.
«—Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le maréchal des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit qu'il s'est préparé à entrer au régiment.»
Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de Lucien trahit à son insu un peu d'ironie.
«—Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!» pensa le colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de façon à lui faire beaucoup de mal.
* * *
Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place, chez M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin.
L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait.