La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde.
Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.
«—Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne voudrais pas pour domestique!»
Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M. Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades: un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel!
M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez Mme Berchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu cette idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs.
«—C'est Mme Berchu, monsieur, qui a une si jolie fille, Mlle Sylviane; c'est chez elle que le colonel de Busant se fournissait.
C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés. Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à Mlle Sylviane.
C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un ton sérieux qui allait bien mal à sa grosse figure.
À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle peut fort bien soutenir la comparaison avec Mme d'Hocquincourt, de Chasteller, de Puy-Laurens.»
M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays, sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes.