Les jeunes rédacteurs de l'Aurore, le journal républicain de la Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch.
Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et alla chez Mme Berchu où il acheta une caisse de kirschwasser, puis une caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant la date de 1810.
Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix, destiné à frapper Mlle Sylviane.
Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne manquaient pas absolument leur effet.
La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara, à M. le Préfet.
Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis que lui adressa Lucien.
«—Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il. C'est une statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste moderne; les finesses et la simplicité y manquent, les formes sont massives, mais il y a de la fraîcheur allemande.
De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!»
Tel fut le genre d'admiration que lui inspira Mlle Sylviane, la beauté de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui sembla encore plus maussade.
Il suivait tout pensif ces trois caisses de spiritueux, comme disait Mlle Berchu, et cherchait un prétexte honnête pour en faire porter une ou deux chez le colonel Filloteau.