La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit vent du nord froid et perçant.
Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans une permission spéciale du colonel.
Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de cette ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en trouver.
Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y entrer; c'était la Journée du chrétien exposée en vente chez un marchand de fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les cafés à travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il ne put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur intolérable.
Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut envieux.
Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie.
«—Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que Mlle Sylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.»
Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi noirs aspects.
Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner son cheval.
«—Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui demanda-t-il.