Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le monde.
Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et, bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun.
Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est de nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les mœurs élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et cependant..., quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société? Un duc de Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.»
Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette religion, sans vertu point de bonheur!
«—Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est ma place? Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui pourrais-je consulter?»
Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs pas, avec une sorte d'affectation.
«—Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien être Vindex et Julius; ils se seront placés là par honneur, comme pour signer leur lettre anonyme.
C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.»
* * *
Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de la vie intime de Lucien.