Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était son bourreau.

Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir avec feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui, il se croyait obligé à beaucoup de prudence.

«—Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de considération pour toi,» lui avait dit son père.

En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX.

Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur la chose unique dont il se permettait de parler avec eux.

Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité, avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge.

Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots; aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied d'un soldat de cavalerie légère.

Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de tous ces faux sourires.

«—Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il, qu'autant que je parlerai ou agirai trop. M'abstenir est le mot d'ordre; agir le moins possible, le plan de campagne.»

Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son nouveau métier.