Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres, de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur donnât la première éducation dans les dépôts de remonte.

Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la rapsodie intitulée Victoires et Conquêtes des Français, et les excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci, enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière.

Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!»

Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute expression directe de cette opinion générale.

Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur.

Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante.

Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières, surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée.

Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore procuré un maréchal des logis pour lui apprendre les manœuvres.

«—Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante francs par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à l'amitié de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber, s'aperçut bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de quarante francs indiquée pour le maréchal des logis.

Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre.