C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour: un de ses meilleurs moments!

Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé.

Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M. Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du journal l'Aurore. Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé en hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs, mais c'était là sa seule affectation.

Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une bonne foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire.

C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le gouvernement de la France par elle-même, on apercevait une belle âme. Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M. Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal, l'Aurore, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les mois de prison.

Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien voyait à Nancy.

«—Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus distingué.

«—Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est comme si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur breveté, je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.»

Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion.

Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de Fourier sur la chaleur de la terre.